Une histoire d’allaitement

mes filles et moi, photo Julie Desmoissons

Lorsque je me suis retrouvée enceinte de mes jumelles, il était évident pour moi que j’allais les allaiter une fois nées. Je ne savais pas faire autrement, ayant nourri au sein leurs frères sans même me poser de questions et sentant déjà venir l’avalanche de concessions qu’il me faudrait faire dans ma manière de vivre ma grossesse et la naissance de mes bébés, ce point de l’allaitement cristallisait toute ma manière d’envisager le maternage, puisque le reste m’échappait.

J’avais néanmoins confiance en ma capacité à nourrir et à faire grandir mes bébées, j’avais confiance en elles également. Je les ai mises au sein aussitôt nées, si petites et un peu léthargiques, elles à qui il aurait fallu deux semaines de plus au creux de mon ventre pour être parfaitement finies.

Mais le protocole hospitalier en avait décidé autrement… vos bébés vont bien, aussi nous préférons les faire naître en avance… énorme bullshit, paradoxe injustifiable, quand on sait à quel point une semaine de plus dans le ventre de leur mère peut changer la donne pour ces petits bébés, quand la médecine a accès à une surveillance accrue de leur bien-être et des échanges avec leurs mères in-utero… j’ai réussi à négocier une semaine de plus, sous pression, et me suis résolue à procéder à un décollement des membranes afin d’espérer couper au déclenchement.

C’était déjà la guerre en moi, la colère, la tristesse et le stress. Le sentiment d’être déjà impuissante à protéger mes enfants, je vivais ces derniers jours de grossesse dans la fragilité, la peur et une grande solitude. Pas de doula dans mon secteur et déjà plus d’énergie pour chercher de l’aide… bref un cocktail gagnant.

Mais mon corps a fonctionné, mes filles sont nées en santé, elles ont su appeler le lait et j’ai commencé à dormir contre elles à la maternité. Mais j’étais amère et perdue, moi que les sages-femmes regardaient avec admiration parce que j’avais accouché sans médication, faisant fi du protocole, elles me disaient que je gérais… mais le ver était dans le fruit et les discours anxiogènes avaient fait leur effet, influençant la façon dont je percevais mes filles: fragiles, presque miraculées d’avoir survécu à une mère irresponsable.

Nous sommes rentrées chez-nous (après un autre combat qui mériterait un récit) et elles grossissaient peu malgré le temps passé au sein, je stressais toujours, car l’une restait petite, ayant plus souffert que sa soeur d’une naissance trop hâtive. Puis la visite imposée à la maternité afin de récupérer leurs carnets de santé qui nous avaient été « confisqués » par l’hopital , une pédiatre et une sage-femme sèches et jugeantes: « complémentez-les ou on vous hospitalise, au revoir ».

Et moi qui n’avait jamais fait un biberon de ma vie et qui voyait la seule chose que j’entendais sauver de cette aventure m’échapper… mon allaitement qui me définissait en tant que maternante de ces enfants là… comme j’ai pleuré en leur donnant le mini biberon abhorré à la fin de la tétée, une fois sur deux, à l’une ou l’autre, je voulais maintenir ma lactation, il fallait noter sur un carnet qui des deux avait reçu sa dose de lait artificiel (j’ai retrouvé ce petit cahier et en voyant ces heures de jour comme de nuit annotées, je me suis demandée comment nous avions pu survivre à une telle fatigue)

Parfois j’ai arrêté, elles maintenaient leur poids, mais ça n’était pas assez pour la « norme », alors j’ai repris, puis l’une d’elles s’est éloignée, se contentant de ses biberons pour laisser la place à sa soeur, hyper sensible, à qui seul le sein semblait apporter un semblant d’apaisement. A leurs 7 mois, c’était fini, je ne me souviens pas de la dernière tétée…

Encore une fois, vu de l’exterieur, je suis la warrior qui a allaité ses jumelles, mais je ne me suis pas sentie cette femme là. A la naissance de mon dernier bébé, lorsque le spectre du bébé qui ne grossit pas assez a plané (car ces spectres, une fois invités dans une vie de parents ,finissent par ressurgir) nous avons ressortis les carnets de santé de toute la famille pour comparer… il s’est avéré que les courbes de croissance de mes filles, avec le recul, n’étaient pas si mauvaises et que leur papa, pourtant nourri au biberon, avait le même type de courbe… j’ai ravalé mon amertume pour me concentrer sur cet allaitement réparateur et ma fille a grossi, à son rythme, lentement.

Voilà comment un discours négatif engendrant du stress chez une maman, même avertie, peut compromettre un allaitement, et au-delà, son attachement à son/ses bébés, entachant leur relation jusque tard dans l’enfance, entravant sa construction en tant que mère.

Lorsqu’on croise une maman qui a à coeur d’allaiter, en tant que soignants ou accompagnants en péri-natalité, il convient de bien prendre la mesure de l’importance que ça a pour elle et de tout faire pour qu’elle y parvienne. Et si, pour autant de raisons qu’il y a de mères et de bébés, elle n’y parvient pas, de légitimer sa blessure. De savoir se détourner du bébé qui « grossit bien » pour la regarder, elle.

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